En tant que bibliophile, muséologue et spécialiste des arts graphiques, je souhaite partager sur ce blogue les résultats de mes recherches personnelles dans le domaine de l'histoire du livre et de l'image au Québec, du 17e siècle à nos jours. Je m'intéresse notamment à la culture matérielle du livre, sa production technique, ses matériaux et ses artisans, en particulier en matière d'imprimerie, de typographie, de papiers et de reliure. L'histoire de la librairie et de l'édition m'intéresse également, tout comme l'évolution des techniques d'illustration et de photographie.

jeudi 10 février 2011

En guise de page couverture

L'histoire du livre au Québec commence bien tard, à comparer avec l'Europe -- et pour cause. Nous sommes ici dans le Nouveau Monde, et ce monde-là n'apparaît dans les livres qu'à la fin du 15e siècle -- quelques décennies à peine après que l'imprimerie n'ait vu le jour. Mais le livre, bien sûr, comme l'écriture, sont beaucoup plus anciens : la forme du livre s'est souvent transformée au fil des millénaires selon les cultures, les écritures, leurs supports et leurs médiums (tablettes d'argile ou de cire, papyrus, parchemin, papier, etc.), jusqu'à prendre la forme, dès les premiers siècles de l'ère chrétienne, de ce "codex" si familier, d'origine romaine, que nous utilisons encore de nos jours. Mais pour combien de temps encore... voilà une tout autre question, dont je reparlerai peut-être un jour.


Bref, le "livre" apparaît au Québec avec les premiers arrivants européens, qui en transportent sans doute quelques-uns dans leurs bagages, ne fut-ce que pour leurs dévotions ou comme aides à la navigation. Ces quelques livres restent cependant rares, et durant longtemps : tous sont importés d'Europe, de France, d'Angleterre et d'ailleurs, selon l'endroit où l'on se trouve sur le continent américain. Car, si l'imprimerie et l'édition de livres apparaissent dès le 16e siècle dans l'Amérique espagnole, et dans les premières décennies du 17e en Nouvelle-Angleterre, ce n'est qu'en 1764, après la Conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, qu'on commencera à imprimer des textes ou des images à Québec.


Et pourtant... Nombre d'ouvrages extraordinaires ont été publiés, à compter de la Relation du voyage de Cartier en 1534, qui concernent directement le territoire du Québec et de l'Acadie actuels -- sans compter quantité de voyages effectués par les Anglais, les Espagnols ou les Portugais quelques décennies plus tôt dans d'autres contrées américaines, voire au Labrador, dans les "terres-neuves" ou dans l'Arctique. En somme, la bibliographie québécoise s'amorce bien avant que la presse d'imprimerie ne soit introduite dans la vallée du Saint-Laurent.


Mais les autorités de la "métropole" -- c'est-à-dire la couronne de France, qui soutient les privilèges d'édition de quelques imprimeurs, tout en contrôlant étroitement les contenus publiés -- refusent catégoriquement que des presses d'imprimerie soient amenées dans la colonie, malgré des demandes répétées de la colonie française, des intendants ou des Jésuites. Pas de presses, pas d'imprimeurs, pas de livres -- pas de subversion : et les privilèges royaux, comme ceux des imprimeurs de Paris, seront bien gardés. Même les ouvrages publiés pour le Diocèse de Québec sont alors imprimés en France, tout comme les multiples relations de voyageurs et de missionnaires qui parlent d'ici, depuis Champlain et Lescarbot, jusqu'aux derniers jours de la Nouvelle-France.


Il y aura bien des livres en Neufve-France, dans les séminaires et les couvents, les collèges et certaines (rares) bibliothèques privées. Compte tenu du coût des transports maritimes depuis la France, on importe très souvent les livres en feuilles, qu'on fera relier par des artisans de la colonie (parfois de simples cordonniers, plutôt que des relieurs), ou dans les ateliers de reliure des communautés religieuses. On trouve aussi des libraires -- des marchands, voire des encanteurs qui écoulent des livres en même temps que d'autres marchandises. 


Étiquette des imprimeurs, libraires et relieurs Brown and Gilmore, Québec, 1788.
Collection particulière (Gracieuseté Hector Fernandez Gascon, Mexico). 


Quant aux relieurs et aux libraires de métier, ils sont peu nombreux en dehors des communautés religieuses : vers 1700, on retrouve à Québec un certain Jean Seto, dit Sarrazin, qui fait office de relieur-libraire. Plus tard, juste avant la Conquête, Joseph Bargeas offre ses services de relieur et de libraire à Montréal : apparenté à une célèbre famille de libraires du Limousin, Bargeas se retrouvera après la Conquête dans la ville de Québec, où il transigera pour son équipement avec les premiers imprimeurs du Canada britannique, William Brown et Thomas Gilmore, des typographes et éditeurs venus des colonies de Nouvelle-Angleterre. Ce sont eux qui donneront leur impulsion à l'imprimerie et aux métiers du livre au Québec, à compter de 1764. Voilà sans doute l'apport le plus important des états américains au développement et à la culture du Québec -- du moins jusqu'à l'introduction de l'automobile !

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